De B42 à la médiathèque, le livre avant le Web

Posted on 03/12/2010

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Parcourons les débuts du livre. Du 16e siècle à nos jours, avant l’avènement du Web, quel statut a occupé le livre? Comment a-t-il été commercialisé? Quelle a été sa fonction médiatique, aux fins de quels pouvoirs – politique, social, économique – a-t-il été utilisé?

Les débuts de l’imprimerie

L’imprimerie se répand en Allemagne, puis en France (aux environs de 1470), d’abord à Paris, puis à Lyon (qui reste, aujourd’hui encore, un grand centre du livre et de l’imprimerie). Le premier livre imprimé par Gutenberg est a bible à 42 lignes – dite la B42. En clair, les pages se divisaient en 2 colonnes de 42 lignes. L’ouvrage fut tiré à 180 exemplaires, dont on a conservé 48 exemplaires.

Aux premières heures du livre, les imprimeurs étaient souvent libraires, installés dans les grandes villes (là seul où prospère le livre, objet cher et réservé à une élite alphabétisée), et, plus précisément, dans les universités. C’est une véritable caste qui se crée alors, dotée d’un fort pouvoir de diffusion d’un certain savoir, qui ne reçoit pas toujours l’aval du politique en place.

Ainsi, en 1537, François Ier ordonne le dépôt légal : chaque imprimeur doit déposer un exemplaire à la bibliothèque royale. Et en 1566 : un privilège royal est nécessaire pour publier un ouvrage. C’est l’édit de Moulins qui établit un contrôle a priori pour avoir le droit d’imprimer. L’Eglise aussi, depuis longtemps, contrôlait la diffusion des textes sacrés. Elle instaura bientôt une liste noir – l’index (liste des livres interdits).

Absolutisme, censure et relais clandestins

Un tel climat de contrôle et de censure va vite encourager l’apparition d’ateliers clandestins et de contrefaçons. Provoquant un redoublement d’efforts coercitifs de la part du pouvoir en place. En effet, le 17e siècle, connu pour son absolutisme en général, sera, pour le livre, un siècle de mutisme, synonyme, à nouveau, de contrôle, de censure et d’élitisme. Certes, l’Académie française voit le jour en 1635, mais elle honore des auteurs pour mieux les contrôler.

Par ailleurs, Louis XIV limite très sévèrement le nombre d’imprimeurs sur le territoire français (36 à Paris en 1638). Les auteurs commencent à se faire éditer à l’étranger, Descartes en tête, qui trouve refuge pour ses publications aux Pays-Bas. Ensuite, la diffusion de ces auteurs en France est assurée par des relais clandestins.

Le roi, sa cour et les nobles deviennent un lectorat important: normal puisqu’ils contrôlent ce qui est publié. Et promeuvent un nouveau genre : l’historiographie royale.

Le siècle de Voltaire, et des encyclopédies

Le 18e siècle, siècle des Lumières, marque une rupture avec le siècle précédent. Littérature et philosophie entre dans le champ de la culture publique. C’est le siècle de Rousseau et de Voltaire, qui, aux yeux du pouvoir, sont des penseurs subversifs (raison pour laquelle ces auteurs continuent d’être imprimés à l’étranger), parviennent néanmoins à diffuser une pensée nouvelle sur la société, mais aussi la nature, la notion du bonheur, etc.

L’encyclopédie de Diderot et d’Alembert est l’un des premiers ouvrages très chers ( vendus par souscription) qui voit le jour. L’impression de cette Encyclopédie a marqué l’imprimerie en France: 17 volumes de textes, 11 volumes de planches…le tout en grand format. Cette oeuvre illustre bien l’esprit des Lumières. On peut et veut tout savoir sur le monde, sur l’homme, et on peut, on veut tout exprimer sur les connaissances de ce monde. La première édition a été tirée à 4000 exemplaires.

Le 18e et la démocratisation du livre

Au 18e, se développe une littérature populaire, qui va contribuer à la diffusion du livre dans les campagnes. Ainsi se crée la « bibliothèque bleue », une collection de livres de petit format imprimé sur un papier de mauvaise qualité, avec une couverture en carton bleu.

Cette édition véhicule une littérature assez facile, accessible à des gens peu instruits (livres pratiques, romans, contes, vies de Saint…). Le livre n’est plus seulement vecteur d’information et d’éducation, mais aussi de divertissement. Que, dans les campagnes, apportent des colporteurs.

Parallèlement, se créent de nouveaux lieux de lecture collective : les cabinets de lecture, attenants aux librairies. Ce sont des sortes de bibliothèques privées, fréquentées, surtout, par les érudits. Les premières bibliothèques font aussi leur apparition. Ces initiatives privées se constituent grâce aux legs de livres de défunts érudits.

Il y a donc, certes, une certaine démocratisation de la lecture, mais elle reste relative.

Révolution, rupture et adieu le privilège royal

La révolution française de 1789 marque une nette rupture avec le passé. Tous les privilèges de la noblesse, du clergé passent à la trappe, et avec: le privilège royal. L’imprimerie devient totalement libre. On assiste à une libéralisation du commerce, de l’édition, de la diffusion et de l’affichage aussi: libelles, posters, pamphlets envahissent l’espace public.

L’Etat confisque les biens du clergé (dont les bibliothèques) et acquiert ainsi entre 8 et 10 millions de livres, qui seront stockés dans des dépôts littéraires. Ces stocks formeront les fonds des actuelles bibliothèques municipales, rassemblant, en majorité, des livres du Moyen Age, essentiellement religieux. Quant à la bibliothèque municipale, elle voit le jour, en tant qu’institution, en 1803.

Industrialisation et alphabétisation

Au 19e siècle, un double mouvement s’opère: le livre devient un média de masse et la censure réapparaît. L’imprimerie est à nouveau contrôlée. Le brevet ressort au grand jour. Il peut certes être légué de père en fils mais il est dur a obtenir. L’index aussi fait sa réapparition, et épingle des auteurs tels que Balzac, Flaubert, Hugo, Sand, dont l’oeuvre est jugée immorale.

Malgré ces tentatives de contrôle, l’écrit et l’imprimerie prospèrent à la suite de l’alphabétisation. La loi Jules Ferry rend l’école laïque et obligatoire (1882). L’école se répand dans les villages et la grande majorité des enfants apprennent à lire.

Par ailleurs, l’industrialisation va permettre de mécaniser l’imprimerie, augmentant fortement les volumes de production. En 1830, apparaît la rotative et en 1880, la Linotype (qui permet de composer la forme du texte avec une sorte de machine à écrire).

Cette révolution dans la production du livre va consacrer l’avènement des éditeurs. Hachette, édition spécialisée dans le livre scolaire, est créé par Louis Hachette, premier à créer des points de ventes dans les gares. Camille et Ernest Flammarion se spécialisent dans le livre de vulgarisation scientifique (un des deux frères était astronome). Larousse, ancien instituteur, devient éditeur et conçoit son propre dictionnaire.
Les gros tirages deviennent courants à la fin du siècle. 60 000 exemplaire pour  » L’assommoir  » de Zola. L’édition devient une véritable industrie.

Multimédiatisation et 20e siècle

Jusqu’aux années 1950, la voie de l’industrialisation se poursuit pour le média livre également : la production mécanisée, de grands volumes, et la diffusion massive de grands tirages vont de pair avec l’alphabétisation et l’apparition de nouveaux genres de lecture (romans de gare, romans feuilletons, littérature de jeunesse, romans photos, etc.)

Le contrôle politique se ressent surtout dans la période 39-45 sous le fait de l’Allemagne, mais aussi, en France, de Vichy. De sorte que ce qu’on appelle la littérature de la résistance se développe clandestinement (tracte, pamphlets, œuvres littéraires…).

Dès l’après-guerre, mai 68 va profondément marquer de son empreinte le paysage éditorial: une plus grande diversité se manifeste dans les pratiques de lecture, de plus en plus démocratique. La télévision sert de levier à des émissions littéraires (Apostrophe, de Pivot), des prix littéraires sont créés. Le livre devient un objet de consommation courante.

Fin du siècle, un nouveau phénomène apparaît : les grosses maisons d’édition rachètent les plus petites et créent de grands groupes éditoriaux. Cette concentration et, parallèlement, l’informatisation de la production éditoriale, vont permettre encore de varier l’offre, d’atteindre des publics plus divers également et, surtout, de consolider le pouvoir de l’économie du livre. Le livre devient un objet de marketing.

Les grandes surfaces deviennent des canaux de ventes ( Carrefour, Auchan, La Fnac, Le furet du Nord…) de même que les Clubs de lecture comme France Loisir dans les années 70. La fin du 20e consacre aussi l’apparition des médiathèques qui propose des livres, mais aussi des disques, vidéos, logiciels… Avant donc de devenir numérique, le livre s’intègre dans le multimédia.

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