Narcissisme et gadgets

Posted on 25/03/2011

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Le mythe de Narcisse montre que les hommes sont immédiatement fascinés par une extension d’eux-mêmes faite d’un autre matériau qu’eux… Explications à partir de l’ouvrage de McLuhan, Pour comprendre les médias.

Le mythe grec de Narcisse se rapporte directement à une réalité de l’expérience humaine, comme l’indique le mot Narcisse, dérivé étymologiquement de narkôsis, qui signifie torpeur. Le jeune Narcisse prit pour une autre personne sa propre image reflétée dans l’eau d’une source. Ce prolongement de lui-même dans un miroir engourdit ses perceptions au point qu’il devint un servomécanisme de sa propre image prolongée ou répétée. La nymphe Écho tenta, mais en vain, de le rendre amoureux en lui faisant entendre des bribes de ses propres paroles. Il était « stupéfié ». Il s’était adapté à ce prolongement de lui-même et était devenu un système fermé.

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce mythe, c’est qu’il montre que les hommes sont immédiatement fascinés par une extension d’eux-mêmes faite d’un autre matériau qu’eux. [p. 85]

[…]Avec l’avènement de la technologie électrique, l’homme a projeté ou installé hors de lui-même un modèle réduit et en ordre de marche de son système nerveux central. Et dans la mesure où il en est ainsi, c’est une évolution qui laisse croire à une tentative désespérée et suicidaire d’auto-amputation. [p. 88]

[…] quand le nomade a adopté une vie sédentaire et spécialisée, ses sens aussi se sont spécialisés. C’est la mise au point de l’écriture et l’organisation visuelle de la vie qui ont permis la découverte de l’individualisme, de l’introspection et ainsi de suite.

Toutes les inventions ou technologies sont des prolongements ou auto-amputations de nos corps ; et des prolongements comme ceux-là nécessitent l’établissement de nouveaux rapports ou d’un nouvel équilibre des autres organes et des autres prolongements du corps. Il est impossible, par exemple, de refuser de se soumettre aux nouveaux rapports ou aux nouvelles structures sensorielles que provoque l’image télévisée. [p. 90]

Voir, percevoir ou utiliser un prolongement de soi-même sous une forme technologique, c’est nécessairement s’y soumettre. Écouter la radio, lire une page imprimée, c’est laisser pénétrer ces prolongements de nous-mêmes dans notre système personnel et subir la structuration ou le déplacement de perception qui en découle inévitablement.

C’est cette étreinte incessante de notre propre technologie qui nous jette comme Narcisse dans un état de torpeur et d’inconscience devant ces images de nous. En nous soumettant sans relâche aux technologies, nous en devenons des servomécanismes.

Voilà pourquoi nous devons, si nous tenons à utiliser ces objets, ces prolongements de nous-mêmes, les servir comme des dieux, les respecter comme des sortes de religions. Un Peau-Rouge est le servomoteur de son canoë, un cow-boy de son cheval et un administrateur de son agenda. [p. 92]

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